Verbier Saint Bernard 2026 : la course que je n'avais pas prévue
Le 12 juillet 2026, je me suis présenté au départ du Trail Verbier Saint Bernard by UTMB dans un bon état d'esprit : serein et confiant. Trop confiant, peut-être.
Contexte : une saison qui interroge
La saison 2026 n'a pas ressemblé à 2025. Course après course, les résultats ne sont pas venus comme attendu. Pas de blessure. Pas d'abandon. Pas de catastrophe. Juste une constante qui s'installe : l'écart entre la course imaginée et la course réellement vécue. Chaque fois, j'ai terminé. Chaque fois, dans un confort physique étrange. Mais chaque fois, le chrono et le classement ont dit la même chose : quelque chose ne tourne pas comme avant.
Pour cette course, le plan était simple : refaire exactement 2025. Mêmes références de temps de passage, même gestion de l'effort, même plan de nutrition. J'avais terminé 103ème en 12h54 l'an dernier. L'objectif minimum était de confirmer ce niveau.
Jusqu'au départ, tous les signaux étaient au vert. Une belle semaine d'entraînement dans les Pyrénées 3 semaines plus tôt, de bonnes sensations sur les dernières sorties. Je n'avais aucune raison de ne pas y croire.
Quatre jours avant le départ, mon coach m'avait envoyé un message vocal. Il me disait en substance : "Fais attention de ne pas essayer de revivre les émotions de la dernière fois. Chaque course a son histoire, même si c'est le même tracé. Tu pourrais avoir un comparatif négatif en te disant que tu étais mieux la dernière fois que tu es passé ici. Fais-y gaffe." Je l'avais entendu. Je savais que c'était un piège. Je suis quand même parti en mode comparatif.
Les 2 premières heures : en mode compète
Départ à La Fouly à 9h00. La première section jusqu'au Grand Saint Bernard me sourit : 149ème au Col de la Fenêtre (205ème l'an dernier), 179ème au Grand Saint Bernard (204ème en 2025). La machine tourne. Je suis dans mon match.
Et puis.
La chute
La 3ème heure change quelque chose. L'énergie commence à fuir. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi. J'ai suivi exactement le même plan de nutrition. Mais le moteur cale. Et la tête suit rapidement. La 4ème heure est une heure de doute profond, de questionnements en boucle, d'une fatigue qui n'aurait pas dû être là aussi tôt.
La tentation d'abandonner au prochain ravito s'installe et grandit.
Bourg-Saint-Pierre : le tournant
4h30 de course. Bourg-Saint-Pierre. Le premier ravito avec assistance.
J'arrive avec une idée fixe : m'arrêter là. Mes filles m'attendent. Ma sœur aussi, avec son mari et ses enfants, tous regroupés pour ce ravito, le seul accessible en voiture, où la famille complète peut être présente. Ensuite, seules mes filles ont fait le suivi avec les transports organisés par la course pour les équipes d'assistance.
Ma grande a 19 ans. Elle fait ses études d'architecture à Rennes. Je ne la vois plus autant que je voudrais depuis qu'elle a trouvé son rythme là-bas, son copain, sa vie. Là, elle a pris une semaine pour être ici, pour moi, pour cette course. Ma deuxième a 15 ans et rentre au lycée. Elles connaissent le parcours pour m'avoir déjà accompagné l'an dernier. Elles ont tout préparé, elles ont tout anticipé.
J'avais appelé environ 1h avant d'arriver pour les prévenir que j'étais en train de prendre du retard, et que ça n'allait vraiment pas... Ils s'étaient déjà tous mis d'accord : interdiction totale d'abandonner.
Et puis, au moment où j'ai réussi à retrouver la force de repartir, les bénévoles m'annoncent que la course est neutralisée à cause des orages. Même si les bruits de ravito disent que ça ne va pas repartir, c'est reparti 30 minutes plus tard. Je dois reconnaître que j'espérais secrètement que l'organisation annule tout.
Une nouvelle course commence
5ème heure. Je repars dans un esprit différent. Plus de référence à 2025. Plus de chrono à surveiller. Je me retrouve avec des coureurs d'un autre niveau que je double facilement. La tête bascule : c'est une nouvelle course qui commence maintenant.
Je m'emballe un peu trop. Les heures 6 et 7 me rappellent à l'ordre. Un nouveau coup de mou. Mais cette fois quelque chose d'important s'est installé : je m'en fous. J'accepte enfin de courir en mode rando-course, pour vivre cette journée telle qu'elle se présente.
Mille : la preuve par l'expérience
Le ravito Mille, sans assistance, à 2500m d'altitude. La mi-course environ.
Avant la course, j'avais dit à mon coach que ce ravito serait mon repère. Je me souvenais de la mi-course 2025 comme d'un moment de grâce : après six heures d'effort, j'avais eu la sensation de pouvoir recommencer depuis le début. J'espérais retrouver ça.
Mon coach m'avait prévenu que vouloir rejouer la même course pouvait être un piège. Il avait raison.
Là, je me sens épuisé. La comparaison est brutale. Mais cette fois, elle ne m'écrase pas. La preuve est définitive : je ne peux pas vivre la même course. Et ce n'est plus un problème. C'est une autre course. Et cette autre course commence à avoir ses propres couleurs.
L'orage comme révélateur
9ème heure. Le temps se dégrade sérieusement. Les orages nous tombent dessus. Et il se passe quelque chose d'étrange : je me retrouve excité.
Je suis bien dans ma veste de pluie. Je double des concurrents encore en petite tenue qui pestent après les conditions. Et cette pensée me traverse : si l'organisation n'arrête pas la course, c'est une occasion unique de m'entraîner dans des conditions extrêmes dans le cadre d'une vraie compétition, avec un minimum de supervision de l'organisation.
Au ravito de Brunet, je retrouve mes filles. La dernière fois qu'elles m'avaient vu, je voulais abandonner. Là, je leur annonce en mode guerrier que si la course continue, j'irai jusqu'au bout. Elles me diront plus tard qu'elles s'attendaient à me voir arriver encore avec l'envie de s'arrêter, et qu'elles avaient décidé de ne pas essayer de me convaincre de continuer vu les conditions. Elles ne s'attendaient pas à ça.
10ème heure : la grâce
La pluie continue. Puis le ciel commence à s'ouvrir. Les contrastes qui se créent au-dessus des paysages alpins sont sublimes.
Je sors le téléphone. Je filme, je prends des photos. Je passe 5 minutes à la cabane Panossière, le plus beau ravito de la course, surplombant le glacier de Corbassière. L'an dernier, j'y étais passé en 2 minutes, trop concentré sur mon chrono pour vraiment voir. Là, je vois.
Ce n'est pas encore du tourisme. Mais c'est un début.
L'énergie revient. Dans la partie la plus difficile du parcours, je me retrouve à prendre du plaisir.
La descente : les sensations retrouvées
11ème et 12ème heure. La grande descente de Panossière à Lourtier. La bonne surprise : les sensations reviennent. Ces sensations d'aisance en descente que j'adore, aussi puissantes que tout ce que j'ai pu connaître dans toutes les activités à sensations que j'ai pratiquées.
1550m de dénivelé négatif sur 1h30. Une heure de pur plaisir. Je double. Je m'envole. C'est pour ça que je fais ce sport.
La nuit comme refuge
13ème et 14ème heure. La nuit arrive. Et quelque chose se passe que j'ai déjà vécu sur d'autres courses et que je confirme ce soir encore : dans le noir, je deviens animal. Moins de questions, plus de focus sur le moment présent. La montée difficile vers La Chaux, 1200m de dénivelé positif très raide, tant redoutée par beaucoup de coureurs, se passe sans que ça me pèse vraiment. Ces 2 heures difficiles, quand j'y repense, ne semblent pas avoir été un problème par rapport au reste de la course.
Au ravito La Chaux, 7 minutes de pause. Un investissement pour la dernière descente.
L'arrivée dans l'euphorie
15ème heure. Le plaisir et une forme incroyable sont au rendez-vous. Je double beaucoup de coureurs dont les quadriceps ont cramé dans les heures précédentes. Un finish euphorique by night à 4'/km dans les rues de Verbier, avec mes filles qui m'attendaient pour entrer dans le couloir de l'arrivée avec moi 🥰
331ème en 14h59, dont 51min de repos officiel, contre 103ème en 12h54 l'an dernier, dont 11min de repos officiel.
Et pourtant.
Comprendre sans se prendre la tête
Depuis la course, j'essaie de comprendre. Pas pour me flageller. Pas pour trouver une explication définitive. Juste parce que chercher à comprendre, c'est aussi ce qui me plaît dans ce sport.
Plusieurs hypothèses coexistent. Peut-être que la saison de cross de l'hiver a cassé le fond d'endurance que j'avais construit en 2024 au prix de risques mécaniques importants, et que j'avais couru sur ce capital en 2025 sans le reconstituer. Peut-être que mon autre projet professionnel, une reconversion qui me passionne mais qui me mobilise mentalement, me coûte de la ressource nerveuse que je ne vois pas clairement mais qui est là. Peut-être qu'en prenant de l'expérience, mon corps et ma tête acceptent moins l'inconfort, que j'aurais oublié qu'il fallait se faire violence pour aller chercher les performances de 2024 et 2025. Peut-être les trois à la fois. Peut-être aucun.
Ce qui est certain : 5 ans de pratique sérieuse et intensive m'ont construit un socle solide. 15 heures de course avec des hauts et des bas violents, et à l'arrivée aucune douleur musculaire, aucune douleur articulaire, pas d'ampoule. J'ai repris l'entraînement à J+4, comme après toutes les autres courses de la saison, en confirmant l'absence de séquelles.
La recherche de performance m'a surtout servi à construire quelque chose de plus solide que des chronos. Un niveau d'aisance et de robustesse que beaucoup de coureurs amateurs rêveraient d'avoir.
Et maintenant : la TDS dans 4 semaines
Dans 4 semaines, je serai au départ de la TDS de l'UTMB. 150km, 9500m de dénivelé positif. Le double de ce que je viens de faire.
Je ne pars pas avec des objectifs de classement. Je pars avec la question suivante : est-ce que je suis capable de vivre cette aventure jusqu'au bout ? J'ai plus de doute sur ma fragilité mentale que sur ma capacité physique. J'espère que le reconnaître m'aidera à prendre du recul dans les moments difficiles.
J'ai appris qu'il faut prévoir de l'espace pour les imprévus. De l'espace pour les coups de mou, pour les difficultés météo, pour les moments de basculement psychologique, pour accepter aussi des douleurs que j'aurais sûrement sur une course plus longue.
Il faudra peut-être prévoir 4, 5, voire 6 heures de plus par rapport aux chronos de référence des coureurs du même index UTMB. Je pars en le sachant. Et en étant prêt à vivre une course que je vais éviter de trop planifier.
C'est peut-être la vraie progression de cette saison, être capable de me présenter sur la ligne de départ de mon premier ultra trail au format 100M avec beaucoup d'humilité.