Cinq ans pour en arriver là
En 2021, j'ai couru mon premier trail. 24 kilomètres à Auray. Je l'avais trouvé complètement fou. Pas au sens du danger, mais au sens de l'intensité : j'avais découvert quelque chose que je n'avais pas vu venir.
Trois ans plus tard, en septembre 2024, je prenais le départ de l'Ultra-Trail de Belle-Île-en-Mer. Une boucle de 81 kilomètres autour de l'île bretonne. À l'origine, l'objectif était simple : boucler le tour sans souffrir. Mais en rejoignant Courir à Erdeven puis le CIMA Pays d'Auray pour me préparer, je me suis pris au jeu de la recherche de performance. Je termine 20ème au classement général, 2ème en catégorie M2, en 8h17. C'était un résultat incroyable, que je n'aurais pas imaginé possible quelques mois plus tôt.
J'ai ensuite fait appel à Sébastien Lombard comme coach. À ce moment-là, je cherchais à sortir d'une gestion de l'entraînement au feeling, lourde mentalement et risquée physiquement. Ce que je n'avais pas anticipé, c'est que Sébastien allait m'ouvrir quelque chose d'autre : l'exploration et la progression du trail de montagne. Seul, je n'aurais pas osé aller dans cette direction. Il l'a rendu possible. Et c'est de là qu'est né le projet UTMB.
Le choix de la TDS plutôt que l'UTMB
Le projet initial était simple : viser l'UTMB, la grande course, celle de Chamonix. Mais l'UTMB s'obtient par tirage au sort. Chaque course du circuit UTMB World Series donne des points Running Stones, et chaque point est une chance supplémentaire au tirage. Avec mes 6 points accumulés en 2025 au Verbier, j'aurais pu tenter ma chance.
Deux risques me retenaient. Être sélectionné sans être certain d'être prêt pour une telle course. Ou ne pas être tiré au sort, et ne pas être à Chamonix fin août.
J'ai alors regardé le programme de la semaine UTMB différemment. La TDS, pour "Sur les Traces des Ducs de Savoie", se court pendant la même semaine, quelques jours avant l'UTMB. Inscription directe, sans tirage au sort. Une course moins médiatisée, mais très respectée dans le milieu. Certains coureurs qui ont fait les deux la disent plus difficile et plus sauvage que l'UTMB : plus de technicité, moins de sentiers roulants de randonnée, plus de montagne brute.
La décision n'a pas été facile à prendre. Je l'ai enterrée jusqu'à une heure avant la fermeture des inscriptions. Et puis j'ai cliqué. La TDS 2026, c'était mon objectif. Avec en bonus, la possibilité d'accumuler des Running Stones pour améliorer mes chances au tirage au sort UTMB 2027.
Une saison frustrante, une préparation qui tient
La saison 2026 avait pourtant mal démarré. J'avais des objectifs sur mes courses bretonnes et au Verbier en juillet, et à chaque fois, quelque chose n'avait pas fonctionné. L'Aber Wrac'h, Guerlédan, le Verbier : des courses terminées mais décevantes sur le plan du chrono et du classement.
Mon coach m'avait prévenu avant le Verbier : ne pas chercher à reproduire ma course réussie de 2025. Je l'avais entendu. Je suis parti en mode comparatif quand même. Et la course s'est imposée comme différente et difficile.
Je m'étais accroché à une idée pour tenir mentalement : ces courses terminées dans la déception étaient des entraînements, pas des échecs. À force de répéter, j'avais fini par y croire à moitié. La TDS m'a montré que c'était complètement vrai.
Trois à quatre semaines avant le départ, quelque chose a basculé. J'ai préparé mon roadbook de course. J'ai analysé les résultats de l'édition 2025, repéré des coureurs de mon niveau qui étaient partis dans les 400-500 premiers et avaient terminé avec de beaux classements. J'ai affiné ma stratégie nutrition, optimisé mon équipement obligatoire, préparé mon sac d'allègement pour Beaufort, planifié mes tenues pour chaque phase de course. Je suis passé du doute à l'envie.
La semaine de préparation aux Contamines
J'avais choisi Les Contamines-Montjoie comme camp de base pour la semaine UTMB. Ce choix avait plusieurs raisons : un accès direct à la montagne pour des entraînements de préparation, la proximité du parcours de la TDS sur les dernières portions, et la possibilité de rester sur place pour suivre l'UTMB en spectateur après ma course.
Dans les jours précédant le départ, j'ai effectué quelques sorties légères. Dont une descente depuis le Signal vers les Contamines, une portion qui allait jouer un rôle important dans ma course le mardi. Cette reconnaissance allait compter.
La veille du départ, j'ai envoyé un message audio à Sébastien pour lui faire part de mon état d'esprit. Il m'a rappelé immédiatement. Deux conseils principaux : gérer les couches vestimentaires pour la première nuit annoncée orageuse, et aborder la course avec un état d'esprit d'aventure plutôt que de compétition. La TDS est une course technique et sauvage, bien différente des épreuves plus roulantes. Il le savait pour l'avoir courue lui-même. Ce conseil allait s'avérer décisif.
Lundi 23h50 : le départ de Courmayeur
Le départ de la TDS 2026 était programmé à Courmayeur, en Italie, le lundi soir. 1 290 coureurs sur la ligne. J'avais planifié de partir dans les 400-500 premiers pour mettre en œuvre ma stratégie de remontada progressive.
J'ai mal géré mon entrée dans le sas de départ. Trop prudent, trop en retrait. Je suis parti vers la 550ème place plutôt que la 400ème visée. Les premiers kilomètres ont été marqués par des bouchons qui m'empêchaient de me réchauffer en marchant. À ce moment-là, je regrettais mon départ trop conservateur.
Maintenant que je connais la suite, je ne regrette rien.
La première nuit : survie collective
Le ciel s'est ouvert dans les deux premières heures de course. Quatre heures de pluie et de vent, continues, sans répit. Au Col des Chavannes, le ressenti thermique était négatif. J'avais enfilé mes couches : bonnet, double pantalon, double gants, sous-couche chaude. Pendant que certains coureurs étaient encore en short.
La descente du Vallon des Chavannes était une patinoire. Après le passage de centaines de coureurs dans la boue et la pluie, le sentier s'était transformé en toboggan. Tout le monde progressait avec les bâtons, en cherchant à rester debout plutôt qu'à avancer vite. J'ai senti pour la première fois dans ma pratique du trail un danger réel, pas pour moi seul mais pour l'ensemble du peloton. On était chacun dans notre survie.
Au premier ravitaillement du Lac Combal, la cohue générale. Je repars, j'ai trop froid, je fais demi-tour au bout de 100 mètres pour changer ma sous-couche trempée et enfiler mes gants chauds. Deux cents mètres de perdus, beaucoup de places abandonnées à ce moment-là. Une décision qui m'a sûrement évité le pire.
Les chiffres racontent la nuit mieux que les mots : 575 abandons sur cette édition, soit 44,57% des partants. Presque un coureur sur deux n'a pas terminé la TDS 2026.
Mardi matin : la course commence vraiment
En sortant de cette première nuit, j'ai rapidement compris que j'étais moins impacté que beaucoup d'autres coureurs. Moins de fatigue, moins de traumatisme du froid. Quelque chose de simple et de puissant s'est mis en place dans ma tête : la course commence maintenant.
Le mode aventure que m'avait conseillé Sébastien n'était pas une consolation pour traverser la nuit. C'était une vraie stratégie de course. En ne cherchant pas à performer pendant ces premières heures, j'avais préservé des ressources que les autres avaient dépensées à tenter de maintenir un rythme sous la pluie et le froid.
Toute la journée du mardi : mode chasseur
Toute la journée du mardi a été consacrée à une remontada systématique. Focus total sur trois paramètres : nutrition, allure, intensité. Concurrent après concurrent.
Mon point faible en montagne est connu : je perds les montagnards dans les côtes. Mon point fort l'est tout autant : je reviens sur eux sur le plat et en descente. J'ai appliqué ce principe jusqu'à l'arrivée.
À Bourg-Saint-Maurice (51km), je passais 510ème. À La Gittaz (74km), 356ème. À Beaufort (92km), 274ème à l'entrée, 266ème à la sortie, après une heure de logistique, pas de repos : récupérer le sac d'allègement, un peu de soin pour se sentir prêt à relancer une nouvelle course (principalement les pieds, qui demandent une attention particulière), changement de tenue, refaire le sac. Sans assistance par rapport à beaucoup de coureurs, ce moment m'avait semblé mal organisé. J'étais persuadé d'avoir perdu beaucoup de places. Je repars sans très bon mental, sans envie de regarder mon nouveau classement.
À Hauteluce, vers les 100 km, un bénévole annonce au petit groupe de coureurs avec qui j'étais qu'on est parmi les 250 premiers encore en course, et nous félicite. Moi qui pensais avoir dégringolé dans le classement... J'avais espéré terminer entre 150ème et 200ème dans mes prévisions, tout en me forçant depuis le départ à ne pas en faire un objectif prioritaire. Ce bénévole, à qui je n'avais rien demandé, venait de réveiller mon esprit compétiteur. À la sortie du ravito, une nouvelle course recommençait.
La descente sur les Contamines : un des moments euphoriques
La descente depuis le Signal vers les Contamines-Montjoie, au kilomètre 115, après 26 heures de course, est l'un des deux moments euphoriques de cette TDS avec l'arrivée.
J'avais reconnu ce terrain pendant la semaine de préparation, lors d'une sortie avec ma fille et ma nièce. Cette reconnaissance a tout changé. Sur un terrain connu, après toutes ces heures, j'ai retrouvé une aisance que je n'aurais pas imaginée. La même sensation que sur les entraînements en Bretagne. Une légèreté presque inexplicable.
J'ai perdu le contrôle de ma concentration pendant quelques minutes. Le plaisir a pris le dessus sur la stratégie. Je l'ai peut-être un peu payée dans la montée qui suivait.
Le Tricot (130km, 29h) : mon seul vrai moment difficile
La montée du Col de Tricot est l'endroit où j'ai touché le fond. Nausées progressives, impossibilité de m'alimenter, tête dans le brouillard. J'espérais terminer en ayant envie d'en refaire.
Et puis j'ai atteint le sommet. J'ai commencé à descendre. En quelques minutes, ça allait mieux. J'ai recommencé à m'alimenter immédiatement, parce que je savais que c'était la clé pour continuer dans de bonnes conditions. Le pic de fatigue et de nausées n'avait duré qu'une heure. Sur 33h45 de course, c'était mon seul vrai moment d'inconfort. Pour un premier 100 miles, je prends.
La deuxième nuit : une nuit qui appartient à peu de coureurs
La deuxième nuit de la TDS est une expérience à part. Les élites sont rentrés depuis des heures : les meilleurs terminent en moins de 20 heures. Presque la moitié du peloton a abandonné. Sur le parcours, on est peu, vraiment peu.
Dans les ravitaillements, les bénévoles sont entièrement disponibles. Attentionnés, patients, comme si on était les survivants de la course. Ce n'est plus la cohue de la nuit précédente. C'est quelque chose de différent.
Avec les autres coureurs, la relation change aussi. Ce ne sont plus des adversaires. Ce sont des partenaires. Là où la première nuit créait une solidarité de survie mais un repli sur soi, la deuxième nuit crée une chaleur différente : celle des gens qui traversent quelque chose ensemble et qui ont envie d'avancer ensemble.
Des petits groupes se forment spontanément. Des coureurs cherchent la force collective pour traverser la fatigue extrême. Je comprends ce mouvement. J'ai commencé à l'adopter. Mais j'ai rapidement senti que ça m'éloignait de ma concentration, principalement sur l'alimentation. J'ai alors adopté une posture simple : un échange chaleureux avec chaque groupe croisé, et un retour à mon propre rythme. Soit je laissais partir ceux qui étaient plus forts. Soit je laissais derrière ceux qui l'étaient moins. Ma course, pas la leur.
Je me suis demandé plusieurs fois si je pourrais vraiment finir dans cet état de fatigue. Je continuais quand même à dépasser des coureurs aguerris (nos numéros de dossard sont classés par index UTMB, ce qui donne une idée du niveau de chaque coureur). Ça suffisait pour avancer. Cette discipline dans la deuxième nuit m'a permis de gagner encore une cinquantaine de places.
Les derniers kilomètres
À Bellevue (137km), quelque chose s'est rallumé. Une énergie que je n'attendais plus à ce stade de la course. J'avais appris pendant ces 30 heures à me fixer des petits objectifs pour rester dans la compétition jusqu'au bout. À quelques kilomètres de l'arrivée, je visais le sub-34 heures. Je l'ai eu.
Courir ces 13 derniers kilomètres avec cette forme, sans douleurs réelles, après plus de 30 heures de course, est la preuve d'une préparation réussie. Un esprit exigeant pourrait dire que c'était aussi la preuve de réserves non utilisées, qu'on pouvait faire mieux. Je lutte contre cet esprit pour m'autoriser à savourer.
L'arrivée à Chamonix : la surprise
9h30 du matin, mercredi 26 août. J'arrive dans les rues de Chamonix. Même si ma famille n'était pas très loin, c'était prévu que j'arrive seul : dans ma tête, cette course se faisait sans assistance extérieure jusqu'à la ligne. Et en plus, mes premières projections tablaient sur une arrivée dans la nuit.
Ce que je n'avais pas prévu : ma sœur, ma fille et ma nièce avaient suivi mon évolution sur le tracker pendant toute la nuit. Elles s'étaient levées, elles avaient pris la route, et elles m'attendaient à l'entrée de la ville.
À cette heure-là, les rues de Chamonix commençaient à se remplir, c'était l'heure des petits déjeuners en terrasse, on est en pleine semaine UTMB. Ma sœur, ma fille et ma nièce m'ont accompagné jusqu'à la ligne d'arrivée sous les applaudissements. Elles m'ont dit après qu'à chaque applaudissement du public, j'accélérais sans m'en rendre compte. Que si j'étais arrivé une heure avant, les rues étaient désertes.
195ème sur 715 finishers. 33h45 et 29 secondes.
La semaine UTMB en spectateur
J'ai choisi de rester aux Contamines pour vivre le reste de la semaine UTMB avec ma fille. C'était le plan depuis le début : courir la TDS, puis être là pour l'UTMB.
Le vendredi soir, nous étions à Notre Dame de la Gorge, un site mythique à deux pas des Contamines, pour voir passer les coureurs de l'UTMB. L'ambiance était électrisante. Des milliers de spectateurs massés le long du parcours, des encouragements dans la nuit, une ferveur que je n'avais jamais vue de cette intensité sur un parcours de trail.
Et là, j'ai compris quelque chose d'important. Cette ambiance, qui fait pousser des ailes, est un paramètre de gestion à part entière sur une course de 30 heures. Le public peut faire prendre des tours d'intensité qui ne sont pas compatibles avec un bon pacing sur la durée. Quand on arrive à Chamonix comme j'y suis arrivé ce mercredi matin, déjà en fin de course, c'est un carburant. Au départ de Chamonix un vendredi soir, entouré de 10 000 spectateurs, au premier kilomètre d'une course de 170km, c'est un piège potentiel.
Je me souviens avoir lu un article expliquant ce phénomène. Beaucoup de coureurs amateurs très préparés arrivent à Chamonix comme à Disneyland, relâchent complètement la pression, perdent leur concentration, prennent le départ complètement détachés de l'épreuve qui les attend. Peut-être que cette décompression aide au départ, mais il faut réussir à se ressaisir très vite. Cette ambiance demande sans doute un sérieux travail mental pour rester dans sa course.
J'ai appris quelque chose sur ce que sera l'UTMB le jour où j'en ferai partie.
Ce que cette course m'a appris
Que les déceptions de saison ne sont pas des échecs si on les traverse avec humilité. Les courses bretonnes et le Verbier qui s'étaient mal passés m'avaient présenté sur la TDS avec le bon état d'esprit : j'étais venu pour une aventure, pas pour prouver quelque chose.
Que la gestion de la météo, de l'équipement et de la nutrition est prioritaire sur la gestion du rythme. La première nuit l'a démontré de façon brutale. Ceux qui avaient mal géré leur équipement face au froid et à la pluie ont payé un prix bien plus élevé que quelques minutes perdues sur le chrono.
Que le "mode aventure" est une vraie stratégie de course, pas un mode dégradé. Je suis venu à la TDS en me donnant la permission de vivre quelque chose plutôt que de battre un temps. Et c'est précisément ce qui m'a permis de tenir 33 heures avec la tête dans le jeu.
Que je suis capable d'une deuxième nuit blanche. À peine, mais capable.
Qu'il est possible de s'entraîner en Bretagne pour aller vivre des aventures complètement dingues en montagne. La descente des Contamines ce mardi après-midi en est la preuve.
Et maintenant ?
Le projet UTMB existe toujours. J'ai couru la semaine UTMB de l'intérieur en 2026. Je l'ai vécue de l'extérieur en spectateur. Je comprends mieux maintenant ce que représente cette course, ce qu'elle exige au-delà de la performance physique.
Avec cette TDS cochée, j'ai 13 points Running Stones pour le tirage au sort UTMB. J'en avais 6 en début de saison. J'ai doublé mes chances pour 2027.
On va prendre le temps de réfléchir à la suite avec Sébastien. Mais il y aura une suite.
Retrouve le bilan technique de ma TDS (préparation, nutrition, matériel, analyse de la remontada) dans un article dédié à venir sur ce site.